Blockchain White Paper [archives février 2019]

Article publié sur la première version du Hub le 21 mars 2019.

Il y a quelques semaines, la NARA (les Archives nationales américaines) a publié un rapport sur la blockchain. Ce rapport est le résultat d’un projet de recherche mené en 2018 qui avait pour objectif de :

  • Comprendre ce qu’est la blockchain ;
  • Etudier ses usages au niveau de l’administration fédérale ;
  • Discuter d’une potentielle utilisation dans le domaine du records management.

Nous vous proposons ci-après les principales idées à retenir de ce rapport selon nous.

Qu’est-ce que la blockchain ?

La première partie du rapport est consacrée à une description de la blockchain, tant du point de vue conceptuel que du point de vue technique.

Du point de vue conceptuel, le rapport rappelle que la blockchain, ou technologie de registres distribués, est une base de données partagée, répliquée et synchronisée entre différentes parties prenantes. Le blockchain se distingue principalement des autres systèmes de registres par le fait que la source de confiance est décentralisée et non portée par un seul acteur.

Du point de vue technique, la blockchain est composée de blocs d’informations dits chaînés car chaque bloc contient le hash (une empreinte calculée par un algorithme) du bloc précédent. Ce mécanisme permet de garantir l’intégrité de tous les blocs d’information conservés dans la blockchain.

Le rapport détaille également les différents types de blockchains (publique, sur autorisation, privée) ainsi que les principales plateformes et technologies utilisées, telles que Bitcoin, Ripple, Ethereum ou Hyperledger et évoque rapidement les Smart Contracts, ces protocoles informatiques qui facilitent, vérifient et exécutent la négociation ou l’exécution d’un contrat.

Usages de la blockchain au niveau du Gouvernement fédéral

Au niveau du Gouvernement fédéral américain, une plateforme sur les technologies émergentes recense différentes initiatives autour de la blockchain et évalue la pertinence de cette technologie en fonction des cas d’usage.

Globalement, dans le domaine de l’administration, les initiatives autour de la blockchain en sont encore au stade de l’étude ou du pilote. Le domaine privé est plus avancé avec des implémentations dans le domaine des transactions financières, de la gestion des chaînes d’approvisionnement ou de la santé.

Y a-t-il des records dans la blockchain ?

Au regard de la définition des « federal records », il semble évident que les données qui se trouvent dans la blockchain peuvent être des « federal records », notamment si elles sont en relation avec des transactions effectuées dans le cadre des activités de l’administration.

Quelles sont les opportunités de la blockchain pour le records manager / archiviste ?

La blockchain est une opportunité indéniable pour assurer l’intégrité des documents, ce qui est à la base des activités du records manager. Un exemple pourrait être de stocker les signatures électroniques de documents dans la blockchain et non dans le document lui-même, cette solution résolvant la question de l’expiration rapide des certificats de signature.

Les questions archivistiques

Actuellement, l’usage de la blockchain est peu répandu, ce qui ne change pas, pour NARA, les modes d’évaluation, de sélection et de transfert pour archivage définitif. Mais cela pourrait être le cas à l’avenir et des questions se posent : faut-il prévoir un nœud de la blockchain dédié aux archives ? Faut-il prévoir le transfert pour archivage d’une partie ou de la totalité de la blockchain ? Est-ce possible du point de vue technique ?

D’autre part, si la question de l’archivage définitif de données et documents se trouvant dans la blockchain est une considération purement théorique à l’heure actuelle, de nombreuses questions peuvent déjà se poser :

  • A-t-on besoin de ressources particulières pour archiver les documents qui se trouvent dans la blockchain ?
  • Dans la mesure où les documents stockés dans la blockchain peuvent-être de formats et de natures très différents, sera-t-on capable d’accéder et d’archiver ces documents sur le long terme ?
  • Qu’en sera-t-il de l’archivage des parties cryptées de la blockchain ?
  • Comment déterminer la responsabilité de l’archivage si plusieurs administrations sont parties prenantes d’une même blockchain ?
  • Pourquoi la NARA ne deviendrait-elle pas elle-même un nœud de la blockchain ? Dans ce cas, quel en serait le fondement légal ?

Le défi de la décentralisation

Aujourd’hui, la plupart des systèmes et outils de records management fonctionnent sur la centralisation des records dans un seul système. Or, la blockchain reporte la confiance et la responsabilité dans des systèmes décentralisés, c’est donc un changement de paradigme. De façon plus générale, les technologies d’aujourd’hui sont basées sur une organisation en réseau : Facebook et autres réseaux sociaux. Par exemple, du côté des archives, le modèle de description SNAC fonctionne sur un modèle de réseau. Ce changement de technologie pourrait donc aussi avoir un impact sur la façon dont les archives sont organisées, classées et gérées à travers le temps, et cela aurait aussi un impact sur la façon dont les records manager collectent et appliquent les contrôles intellectuels et d’accès.

Blockchain et archivistique

La question de la blockchain montre qu’une approche trans-disciplinaire de la conservation des documents électroniques est de plus en plus indispensable. Une professeur de l’Université de Colombie Britannique, le Dr. Lemieux, enseigne par exemple à ses étudiants comment créer une blockchain en utilisant Hyperledger. Elle compare d’ailleurs la blockchain au système de gestion documentaire médiéval où les objets étaient utilisés pour documenter des transactions.

Conclusion du rapport

En conclusion, le rapport émet quelques recommandations à destination des administrations qui souhaiteraient utiliser la blockchain :

  • Développer des politiques pour identifier les implications de la blockchain en matière de records management ;
  • Implémenter des systèmes en capacité de mettre en œuvre ces politiques ;
  • S’assurer que les données et documents de la blockchain puissent être accessibles au fil du temps ;
  • Gérer le cycle de vie en supprimant les données et documents à leur terme ou en les transférant aux Archives nationales.

Que faut-il en retenir ?

Dans les paragraphes précédents, nous avons récapitulé les principales idées du rapport publié par la NARA au sujet de la blockchain et de ses impacts en matière de records management. Que faut-il en retenir, en particulier dans le contexte archivistique français ?

La blockchain est une technologie comme une autre…

La blockchain, comme la plupart des technologies émergentes, suscite bon nombre de fantasmes, plus ou moins justifiés. Le rapport de la NARA est intéressant dans la mesure où il considère cette technologie comme un objet d’étude, qui présente des opportunités intéressantes – dont certaines pourraient utilement s’appliquer au domaine des archives – mais ne doit pas être sur-estimé. Autrement dit, la blockchain ne va pas fondamentalement révolutionner l’approche archivistique, en revanche, elle peut être un moyen intéressant de répondre à certains besoins. Il importe donc de comprendre les mécanismes techniques à la base de la blockchain pour en évaluer le potentiel et les éléments d’explication fournis par le rapport dans sa première partie sont à cet égard très clairs.

…les archivistes doivent donc s’y intéresser !

La blockchain est amenée à stocker des données et des documents qui prouvent de façon certaine et sécurisée des transactions, un objectif très convergent des missions de l’archiviste. L’étude des modalités de production et de conservation des données et documents de preuve est à la base de l’archivistique et de la diplomatique. Il est donc indispensable de s’intéresser à la blockchain de ce point de vue.

C’est d’autant plus indispensable, que de de nombreuses questions pratiques et techniques se poseront pour les données et documents qui se trouvent dans la blockchain, si cette technologie connaît un certain essor. Comment capturer les données et documents de la blockchain ? à quel moment ? Comment assurer la lisibilité de ces données et documents à travers le temps ? Comment gérer leur cycle de vie ?

La blockchain pourrait aussi répondre à certains défis de l’archivistique contemporaine

La blockchain est avant tout une technologie de preuve très sécurisée. Or, c’est bien l’un des objectifs du système d’archivage électronique que de garantir la valeur probante des données et documents qu’il conserve, notamment via la garantie de l’intégrité et de la traçabilité. La blockchain peut donc être une façon intéressante de répondre à ces besoins.

En outre, le rapport attire l’attention du lecteur sur l’importance de l’organisation en réseau de la plupart des systèmes actuels, en citant notamment l’exemple de réseaux sociaux comme Facebook. La blockchain étant une technologie distribuée, elle fonctionne sur ce principe. Or, cela pose bien des questions sur les impacts d’une telle organisation en matière de collecte et de conservation des documents et données que l’on a aujourd’hui du mal à concevoir autrement que dans des systèmes centralisés.

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