Au-delà de l’outil : la forme, l’usage et l’archive

Dans l’article précédent, j’ai essayé de montrer pourquoi il faudrait inclure, dans la définition des archives numériques, la notion d’outil [de production]. On peut encore pousser cette réflexion d’un cran car, derrière l’outil, se cache un autre sujet : l’usage. Usage de l’outil bien sûr, mais surtout usage des données, et c’est là que l’on retrouve les archives !

On explique souvent que l’une des différences entre l’objet archivistique papier et l’objet archivistique numérique tient au fait que, avec le numérique, le contenu informationnel devient dissociable de son support.

Ainsi, l’article que vous êtes en train de lire pourra rester dans la base de données du site (hébergé dans un datacenter national), mais il pourra aussi être imprimé sur une feuille de papier ou encore être enregistré sur votre machine dans un format traitement de texte ou PDF par exemple.

En réalité, cet exemple nous montre qu’il y a non seulement dissociation entre le contenu et le support, mais également entre le contenu et la forme qu’il prend (traitement de texte, image si vous en faites une capture d’écran, texte « figé » si vous l’exportez en PDF), elle-même indépendante du support de stockage. Mon contenu informationnel peut ainsi rester stable tout en prenant de multiples formes sur d’innombrables supports de stockage.

Entre le contenu, la forme et le support, ce sont bien les outils qui se sont immiscés dans l’équation. Mais les outils sont insuffisants pour documenter à long terme les multiples formes et supports du contenu : les outils nous expliquent le « comment » (comment je suis passé d’un article publié sur un site web à un PDF ?) mais ils ne nous expliquent pas le « pourquoi ».

Pour documenter le « pourquoi », il faut introduire une notion supplémentaire : l’usage. Prenons l’exemple d’un système d’information géographique (SIG) utilisé par une administration X : ce SIG est composé de multiples couches de données, provenant de sources extérieures (IGN, cadastre…) ou de données saisies par l’administration X elle-même en rapport avec ses propres activités. Ces données sont exploitées sous de multiples formes : cartes en ligne pour les usagers de l’administration (cartes centrées sur une thématique / une région / croisant plusieurs sujets, interactives ou non), outils internes pour les agents de cette administration, cartes PDF venant illustrer rapports et notes, fonds de cartes intégrés dans d’autres outils du système d’information de cette administration. Ainsi, une même donnée géographique va pouvoir être utilisée sous différentes formes, pour différents usages et, parfois, ne pas dire tout à fait la même chose d’un usage à l’autre.

Dans le papier, Theodore Shellenberger nous a permis de distinguer usage primaire (administratif et juridique pour faire court) et usage secondaire (historique notamment) des archives. Il me semble que, dans le numérique, les usages primaires se conjuguent désormais au pluriel et tendent bien souvent à se conjuguer avec de multiples usages secondaires, ces usages primaires pluriels ayant un impact sur la forme du contenu informationnel et parfois même peut-être sur le contenu lui-même.

Les impacts de ces constats sont multiples, tant sur la collecte (quelle donnée collecter ? dans quelle version ? sous quelle forme ? avec quelle documentation ?) que sur la communication des archives (là aussi, sous quelle forme ? pour quels usages ? avec quelles précautions ?). Bref, peut-être faut-il non seulement ajouter les outils, mais également les usages dans notre future définition des archives… A suivre !

SR

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