Comment le numérique comprime la chaine archivistique

Dans un article précédent, j’ai montré comment le numérique atomise la chaine archivistique en spécialisant et en éloignant les unes des autres les différentes tâches de la chaine archivistique. Je voudrais ici compléter ce propos par un autre constat dont nous mesurons encore mal les impacts, notamment sur l’organisation des services d’archives : celui de la compression temporelle de la chaine archivistique.

Nous avons pour habitude de présenter la chaine archivistique sous la forme des « 4C », (parfois 5), dans une approche linéaire : le classement succède à la collecte, puis vient la conservation et la communication. Cette organisation reflète la façon dont les archives matérielles circulent du producteur et du quai de déchargement (moment de la collecte), à la salle de tri (moment du classement), puis des magasins de conservation à la salle de lecture (communication). De fait, cette organisation imprègne la plupart des organigrammes de services d’archives. Enfin, cette linéarité se traduit également dans la temporalité des actions : dans beaucoup de cas, on va classer et reconditionner après l’entrée du versement dans le service d’archives par exemple.

Dans le monde numérique, il me semble que nos 4C restent une approche pertinente. En revanche, la logique de « chaine » est totalement bouleversée. En raison notamment des choix d’outils et de standardisation effectués par la communauté au fil des années, on observe que la préparation du versement numérique en vient à concentrer la plupart des étapes. Je présente à la suite quelques exemples, qu’il conviendrait de développer davantage.

  • L’évaluation et la sélection qui pouvaient ressortir par exemple d’un tableau de gestion effectué dans une temporalité bien antérieure au versement doivent la plupart du temps être reprises au moment de la préparation, tant les données, documents et outils évoluent rapidement sous la pression de la dématérialisation, nécessitant un travail d’évaluation au moment le plus proche du versement ;
  • Le SIP que l’on versera dans le SAE, grâce au système arborescent du SEDA hérité d’EAD, est un ensemble organisé sur le plan intellectuel et décrit à l’aide de métadonnées : le classement a donc lieu dès cette étape de préparation et, du point de vue matériel, avant l’entrée dans le SAE. Du reste, même si cela commence à évoluer, les SAE actuels ne sont guère prévus pour réaliser de gros travaux de classement postérieurs au versement ;
  • Le moment de la préparation du versement est aussi le moment des choix de métadonnées techniques et de format – parfois en incluant des opérations de conversion ou à tout le moins d’identification et de validation dans le processus de préparation – ce qui prépare, sinon anticipe ,le travail de conservation ;
  • Enfin, bien des choix de collecte vont avoir un impact direct sur les modalités de communication : si je collecte mon SIG sous la forme de cartes figées en PDF, j’empêche toute réutilisation ultérieure des données brutes ; si je collecte une photothèque sans toute sa finesse d’indexation, les recherches seront plus complexes. En lien avec la notion d’usage évoquée précédemment, je dois donc prendre en compte les modalités d’exploitation dès la collecte.

Je ne suis pas en train de dire que la collecte numérique absorbe les trois autres C et nous avons encore à développer les fonctions de conservation et de communication des archives numériques dans nos services d’archives. Cependant, il est assez manifeste que la collecte devient une étape bien plus cruciale et sensible qu’elle ne pouvait l’être jusqu’à présent et qu’incombent dès lors à l’archiviste qui en a la charge des choix qui auront des impacts majeurs sur le futur des archives collectées.

SR

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